Hortense Merisier

Miscellanées de prose, vers, pensées, remarques, interrogations, (auto-)critiques, avec cynisme, humour, douceur ou tendresse…


#26 La Maison des Feuilles : le vide

Le vide, c’est l’obscurité. Mais ça, le lecteur ne l’apprend qu’après l’avoir expérimenté.

Les pages presque blanches

Certaines parties de l’histoire sont écrites sur des espaces minuscules de la page, le reste étant totalement vide. Quelques lignes, parfois seulement quelques mots… et ces pages blanches m’ont fait percevoir un aspect particulier de la lecture (que j’ai déjà expérimenté en lisant Proust) : la temporalité.

Le fait de tourner les pages d’un roman, de manière régulière, de lire, de manière régulière, est une mesure du temps. Le temps qui passe dans l’histoire est identique au temps de lecture. Même si on peut expédier cinq ans (ou cinq millénaires) en une ligne, un temps donné dans l’histoire sera cadencé par les pages qu’on tourne et les mots qu’on lit. André poussa la porte et découvrit ce qui se cachait dans la maison. Le temps se cadence à la lecture. Le temps peut s’étirer sous la plume de l’auteur : Dans un grincement, la lourde porte en chêne s’ouvrit. André allait enfin découvrir ce qui se tramait dans la maison., ou s’accélérer : André entra., mais le temps perçu par les personnages (le nombre de mots) ne diffère pas du temps perçu par le lecteur (le nombre de mots).

Dans La Maison des Feuilles, de Mark Z. Danielewski, le temps de lecture est désynchronisé. Certains passages de l’histoire demandent des heures de lecture, pendant que d’autres se lisent en un battement de cœur. Sur plusieurs pages. Un même battement de cœur. En laissant du vide, l’auteur concentre le battement de cœur de l’intrigue sur la fraction de seconde qui fait tout basculer. Il ne tartine pas des pages et des pages sur ce battement, comme le ferait n’importe quel auteur (sauf moi, je n’aime pas les tartines, surtout à la confiture1).

Danielewski étire la fraction de seconde, non pas en la noyant sous trois tonnes de conneries, mais en la mettant au centre (ou dans un coin) de la page. Le temps de lecture semble rester le même, mais le lecteur reste coincé dans cet instant, et ne peut pas s’en dégager.

Résultat : on a du pur concentré d’horreur.

Avis aux lecteurs : n’attendez pas trop ces pages blanches dont vous croyez avec naïveté qu’elles vont vous reposer, parce qu’elles n’annoncent rien de bon.


1 Françoise Sagan.

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