Hortense Merisier

Miscellanées de prose, vers, pensées, remarques, interrogations, (auto-)critiques, avec cynisme, humour, douceur ou tendresse…


#36 L’expérience de lecture

Lorsqu’on lit La Maison des Feuilles, on sait qu’on va vivre une expérience unique et inédite. C’est de la lecture, évidemment, mais c’est surtout beaucoup plus.

Il y a le poids du livre (1,2 kg) qui ne permet pas de lire dans la position qu’on veut. On peut lire assis, le livre posé sur les genoux ou sur une table, mais pas tenu à hauteur des yeux. On peut lire couché, mais seulement sur le ventre. On peut lire en marchant, si on trouve une position de la main pour le porter tout en le tenant ouvert.

Il y a la présentation, ensuite, le mot maison en bleu, les passages rayés en rouge, les pages manquantes. Les notes de bas de page qui dépassent le bas de page, qui dépassent même la page, qui ne sont même plus des notes de bas de page mais des couloirs débouchant sur d’autres histoires. Les effets de typographie, les exercices de style, les fausses ou vraies coquilles.

Les histoires qui se superposent et se répondent. Les mensonges des uns, les demi-vérités des autres, la mauvaise foi de tous. Les passages abscons, parfois imbuvables, sur des sujets aussi variés que les effets spéciaux au cinéma, la matérialité physique de l’écho, la psychologie des personnages ou la datation des matériaux. Des annexes venant encore obscurcir le peu de compréhension qu’on a.

C’est là qu’on comprend que la maison est le livre. Comme le labyrinthe présent dans la maison, l’histoire est foisonnante et se réinvente en permanence. A chaque fois que je pense avoir compris comment me repérer dans le texte, un nouveau couloir apparaît et exige que je me réadapte. A chaque fois que j’ai l’impression de savoir où je vais, je me rends compte que ma boussole ne fonctionne pas.

L’exercice est épuisant. Si vous avez l’habitude que l’auteur vous prenne par la main, vous fasse une visite guidée de son univers et de la complexité de ses personnages, si vous espérez trouver une unité ou une logique ou une explication là où il n’y en a pas, si vous croyez que vous ressortirez indemne de cette lecture-expérience, sans faire de cauchemars ou y penser des jours et des semaines, alors en effet

Ceci n’est pas pour vous.

La Maison des Feuilles, Mark Z. Danielewski, p. ix

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :