Hortense Merisier

Miscellanées de prose, vers, pensées, remarques, interrogations, (auto-)critiques, avec cynisme, humour, douceur ou tendresse…


  • #35 Le contenu de l’enveloppe

    L’autre jour, je vous faisais part d’un extrait de La Maison des Feuilles (voir #33). Il était question de Will Navidson qui, peut-être, retournait dans la maison et y mourrait. Il laissait un mot de remerciement et une enveloppe pour Karen. Que contenait l’enveloppe ? Il faut attendre quatre pages, remplies de théories délirantes et absconses sur ses motivations, pour avoir la réponse : une lettre.

    Une lettre qui est un écho à ce qu’on nous dit de Will, Will en tant que Navy (le photoreporter), et à Johnny Errand. Nous en revenons toujours à l’écho. C’est un des aspects les plus fascinants de ce roman : les différentes couches (de narrateur, de compréhension, de récits) se répondent entre elles.

    J’ai besoin de retourner encore une fois dans cet endroit. J’ai compris quelque chose à présent et j’ai besoin d’une confirmation. Les pièces se sont assemblées lentement.

    La Maison des Feuilles, Mark Z. Danielewski, p. 396

    Quoi — le saurons-nous à la fin ? J’en doute.

  • #34 L’architecture de la Maison des Feuilles

    Qui, dans un roman, liste une série de bâtiments et d’architectes ? Et dans quel but ?

    Vous avez quatre heures.

  • #33 … n’existe pas

    Hier, je faisais la remarque qu’on tire vite des conclusions hâtives, par volonté d’interpréter ce qui n’est pas explicitement dit. C’était encore plus vrai alors que je poursuis ma lecture (et j’en viendrai à bout) et découvre que le personnage principal, Will Navidson, est retourné dans la maison et s’est définitivement perdu dans le labyrinthe qu’elle contient.

    Je cite :

    Le lendemain, quand Reston s’est réveillé, Navidson était parti. Il avait laissé un mot de remerciement et une enveloppe pour Karen. Reston appela New York mais Karen n’était au courant de rien. Un jour plus tard, il se rendit à la maison. La voiture de Navidson était garée dans l’allée. Reston se hissa dans son fauteuil et s’approcha de la porte. Elle n’était pas fermée à clé. « Je suis resté là au moins une heure et demie, le temps de rassembler assez de courage pour entrer. »
    Mais ainsi qu’il le découvrit vite, la maison était vide et, plus étonnant encore, le couloir qui avait débouché si longtemps sur le mur du salon avait disparu.

    La Maison des Feuilles, Mark Z. Danielewski, p. 391

    Où est-il écrit que Navidson est entré dans la maison ou l’a explorée ? Où est-il écrit qu’il a seulement pu le faire ? Nulle part. On part du principe que Navidson n’a pas pu s’empêcher d’aller explorer la maison, parce que c’est un obsédé de l’exploration… mais il a très bien pu arriver, constater que sa maison était redevenue normale, devenir fou d’y avoir perdu son frère et aller se suicider dans un coin. Ou il a tout simplement posé sa voiture là où tout a déraillé dans sa vie, avant de devenir ermite. Ou il s’est lui aussi volatilisé, comme le couloir, parce qu’après tout, si un couloir/labyrinthe peut apparaître et disparaître, pourquoi pas un homme ?

    Evidemment, je n’ai pas encore fini ma lecture, et il est peut-être écrit plus tard, peut-être dans la mystérieuse enveloppe laissée pour sa femme (qui l’a quitté), qu’il est retourné dans la maison. Cela dit, à ce stade on conjecture sur les raisons qui l’ont poussé à retourner dans la maison, alors qu’il n’est absolument pas certain qu’il y est réellement retourné.

    C’est toute la différence entre ce qu’on lit et et ce qu’on comprend, et je joue énormément dessus dans ce que j’écris. Je retournerai toujours vos préjugés contre vous.

  • #32 Ce qu’on ne voit pas

    Je ne sais plus où j’ai lu qu’on ne peut physiquement voir ce qu’on est psychologiquement apte à appréhender. Nos yeux ne sont pas neutres. L’image qu’ils projettent dans le cerveau est déjà interprétée, puisque ce qui est en bas est vu en haut, mais nous comprenons que c’est en bas. Notre cerveau cherche à interpréter les images, et nous fait voir des dessins dans les nuages, dans des masses de points ou dans les ombres.

    Je doute que Danielewski ait ignoré cette dualité entre perception et interprétation. C’est pourquoi l’ombre de la maison est interprétée de manière différente. Pour Holloway, le chasseur, ça ne peut être qu’une bête, un monstre. Pour le lecteur, habitué aux maisons hantées, c’est la maison elle-même, son fantôme ou l’être immatériel qui la contrôle qui est à l’origine de tous ces troubles.

    La main de l’ombre se referme sur les gens ou les avale, parce que nous cherchons malgré nous à interpréter ce que nous voyons et ne comprenons pas. Le grondement devient un grognement, mais ce n’est que l’interprétation d’un bruit.

    Et c’est là le génie de Danielewski. Il insinue l’interprétation là où la perception seule ne suffirait pas à effrayer un lecteur cartésien. Parce qu’après tout, ce dédale de pièces et de couloirs pourrait se rapprocher du dédale de pièces et de couloirs du métro parisien ou de catacombes, d’une pyramide égyptienne ou de mines de charbon. Le seul fait que le mot maison soit systématiquement écrit en bleu, couleur de la pureté, est intrigant. Il aurait pu être écrit en gras et gris : une maison de cendres, mais non, c’est une maison du ciel.

  • #31 La Maison des Feuilles : Tom

    Pas plus tard qu’il y a 3 jours, je me disais que Will Navidson qui ressort de la maison, c’était un peu tiré par les cheveux pour une maison de l’horreur, et qu’en fait elle n’est pas si méchante que ça. Mais bon, c’était avant que Tom, le jumeau alcoolique de Will (pourquoi faut-il toujours que ça soit des jumeaux ?), soit avalé par les ténèbres. Pourtant, je n’ai toujours pas l’impression que la maison s’attaque de manière aléatoire aux gens.

    C’est étrange, n’est-ce pas ? Cette maison me semble si familière, si compréhensible, qu’elle ne me fait pas peur. Elle réveille la part noire de la psyché du lecteur, son envie de sang, son envie de violence, ses addictions, sa lâcheté ou sa témérité, ses terreurs nocturnes, toutes ces ombres universelles… des ombres que j’ai regardées en face il y a bien longtemps.

    A mon sens, Tom n’a pas été avalé par la maison, mais par sa propre obscurité. Quand Will l’a affrontée, refusant de céder (et s’en est sorti), Tom a sombré, se laissant porter par le courant. Chacun a réagi exactement en accord avec sa réaction habituelle face au danger ou à l’adversité. Alors qu’ils sont jumeaux — génétiquement identiques.

    C’est là que le contexte d’écriture est important : on parle des Etats-Unis d’Amérique, du rêve américain, de la mère-patrie du développement personnel, de chacun est maître de son destin s’il s’en donne les moyens. Des jumeaux battus à l’identique, et à ce stade, l’un d’eux s’en sort.

  • #30 La Maison des Feuilles

    La Maison des Feuilles de Mark Z. Danielewski, est un roman (presque) interminable. Je l’ai depuis plus de deux semaines, et je n’en suis qu’à la moitié. Je ne suis même pas sûre de pouvoir vous rendre mes conclusions définitives avant la fin du mois, comme je l’avais prévu. Chaque jour je lis un peu, quelques pages, et pourtant j’ai l’impression de ne plus avancer, de tourner en rond comme les personnages dans l’architecture impossible de cette maison.

    Le roman n’est même pas difficile, enfin selon mes critères. J’ai nettement plus galéré avec Les Misérables et cette cruche de Cosette. J’ai envie de retrouver Denise Baudu : depuis quelques mois, un besoin viscéral de relire Au Bonheur des dames1 me taraude. Je n’arrête pas de croiser des personnages féminins médiocres, passifs et stupides. Comme Karen dans La Maison des Feuilles. Est-ce possible d’avoir un vrai personnage féminin, digne d’intérêt, dans un roman moderne ? une meuf badasse comme Denise ? Même Blanchefleur2 avait plus de consistance que Karen…

    Bon, je suis peut-être un peu sortie du sujet. J’ai pris les mauvaises habitudes de Danielewski.


    1 Emile Zola. Autant Victor Hugo est un sacré misogyne qui l’affiche fièrement dans Les Misérables, autant Emile Zola a créé des personnages féminins encore meilleurs que ses personnages masculins. Denise Baudu, c’est la force tranquille. Elle défonce le plafond de verre social au marteau-piqueur, entretient ses frangins, et en plus elle réussit sans aucun homme dans sa vie. A lire absolument.

    2 L’épouse de Perceval, dans Perceval ou le Conte du Graal, en partie écrit par Chrétien de Troyes.

  • #29 La Maison des Feuilles

    Il y a quelque chose de sale dans la maison d’Ash Tree Lane. Quelque chose de pourri, quelque chose qui pue, qui colle, qui empoisonne, quelque chose de laid, de sombre, de fascinant… Au fond, ne sommes-nous pas à la fois révulsés et fascinés par l’horreur ?

    Ouais, avouez. Un jour, je ferai une étude sur les sujets des livres primés, on verra ce que ça dit sur l’état de vos psychés de sadiques.

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