Hortense Merisier

Miscellanées de prose, vers, pensées, remarques, interrogations, (auto-)critiques, avec cynisme, humour, douceur ou tendresse…


  • #43 Outils utiles pour la lecture de La Maison des Feuilles

    La Maison des Feuilles de Mark Z. Danielewski est un roman à nul autre pareil. Le lire demande de nombreuses qualités, mais également quelques outils que je vous recommande.

    Les qualités nécessaires

    D’abord, je pense qu’il faut être un bon lecteur pour s’attaquer à cette chose innommable. Le style peut être rebutant, les sujets techniques ou ardus, la longueur en dissuadera plus d’un. N’y voyez aucun mépris de ma part : certains livres sont objectivement plus difficiles que d’autres. Il m’a fallu 6 tentatives avant de finir Le Rouge et le Noir et 4 pour Les Misérables. Quant aux Bienveillantes, je n’ai jamais dépassé la page 23 (un jour, peut-être…).

    Il faut du courage et de la ténacité, parce que ce n’est pas le genre de roman à se laisser lire en un week-end ou dans le métro. Ce n’est pas un roman à se laisser lire, tout court. C’est un roman qui pousse le lecteur vers la sortie — si vous arrivez à en sortir. Il est rebutant par ses notes de bas de page en poupées russes, sa mise en page abyssale, sans parler de ses personnages, tous détestables. Et pourtant, si vous y entrez, vous ne pourrez plus en sortir, il vous faudra lire, malgré la douleur.

    Il faut aussi être équilibré, soi-même, comme être humain. Avoir conscience qu’on n’est pas parfait, avoir conscience de sa part d’ombre. Car l’ombre dont il est question n’est pas l’ombre extérieure, mais intérieure. Si l’obscurité y est abyssale et le froid si mordant, c’est parce qu’il y est question de nos propres zones d’ombre, nos limites, notre folie, notre âme noire comme du charbon. Si vous n’avez pas affronté vos démons, rassurez-vous… ils sont tapis dans l’ombre et vous sauteront à la gorge à la première occasion pour vous déchiqueter.

    Les petits outils à avoir sous la main

    Habituellement, quand on lit un livre, on a besoin d’un peu de temps et d’un minimum de concentration. La preuve, j’arrive à lire en marchant. Là, ce ne sera pas suffisant. Ne vous ai-je pas déjà dit que c’est un roman qui ne se laisse pas lire facilement ?

    A cause du poids du livre, prévoyez une position confortable, assis à une table par exemple, ou assis et le livre sur les genoux. Sur la durée, ces 1200 grammes pèseront sur vos bras. Les positions improbables, le livre ouvert sur le carton de pizza, appuyé contre la théière… testé et pas approuvé. C’est une brique de papier. Je vous aurai prévenus.

    Je vous conseille d’avoir quelques marque-pages sous le coude. Au moins deux différents, l’un pour le texte, et l’autre pour les notes de bas de page. Ça reviendra à lire en parallèle deux histoires différentes. Un troisième peut servir à certains moments, mais tout le monde a un ticket de bus / un ticket de caisse / un bout de papier / une carte de fidélité, quelque part dans sa poche.

    Il vous faudra aussi un miroir, comme un petit miroir de poche. Vu que je n’en ai pas, j’ai utilisé le mode miroir de l’appareil photo de mon smartphone, celui qui permet de retourner les selfies… qui ne retourne que les selfies… j’ai donc pris ces photos du texte en mode selfie, avant de les retourner. Est-ce que je vous ai parlé de la ténacité ?

    Pour finir, je vous conseille quelques post-its ou au minimum des bouts de papier et un crayon. A un moment, il vous faudra écrire. Pas le choix. Et le reste du temps, vous voudrez prendre des notes. Je ne prends jamais de notes, et pourtant j’ai la féroce envie de revenir sur ce roman (maintenant que j’ai une sorte de plan) pour l’annoter à même le papier. D’ailleurs, j’ai pris des notes, directement sur mon blog, pendant un mois. Je vous ai bien embêtés, d’ailleurs, je crois.

    Si vous vous organisez bien (ah, ah, vous pouvez toujours rêver), il est même possible que vous arriviez à trouver votre chemin avec un système de post-its qui remplaceront les marque-pages… mais le plan du labyrinthe, ce sera pour demain.

  • #42 Remarques non-pertinentes sur La Maison des Feuilles

    Ainsi, j’ai fini ce roman de plus de 700 pages conçu comme un labyrinthe. Je l’ai fini ce matin. Evidemment, je n’ai pas encore les idées claires, et les remarques ci-dessous ne seront ni constructives ni pertinentes, encore moins organisées. Elles sortiront de mes tripes, de mon âme, certainement pas de ma conscience ou d’une analyse — j’ignore même si j’en suis capable — je vais essayer — mon esprit s’est réagencé dans un bordel sans fin.

    C’est un roman horrifiant et fascinant, à vomir et magnétique. J’y suis entrée avec délectation, euphorique à la seule idée d’avoir enfin réussi à mettre la main dessus — la réédition de Monsieur Toussaint Louverture est tombée à point nommé. A mesure que je lisais, je me heurtais à ces notes de bas de page et ces concepts tortueux — il m’en fallait plus pour me faire renoncer, d’autant que le style est magistral.

    Je lisais encore, et la mise en page me fascinait de plus en plus. Lisant toujours, j’ai commencé à me poser des questions, parce que le roman pose beaucoup de questions mais ne répond jamais à aucune. La notion de réalité y est relative, tout comme les lois de la physique. Rien à quoi me raccrocher. Envie de le jeter contre un mur, de le déchirer en petits morceaux, et le transportant partout tel un talisman — comme si du papier pouvait me protéger de ma propre noirceur — celle que nous avons tous et que la plupart d’entre nous choisit d’ignorer.

    Les lois de la physique, les lois de la littérature… Des textes obscurs, des poèmes incompréhensibles, des citations décontextualisées… J’ai moi-même un stylo-plume Pelikan, alors j’ai tiqué. J’avais déjà des soupçons, que j’ai brièvement partagés, mais les « poèmes Pelikan », ça ne peut pas être une simple coïncidence. C’est l’auteur qui hurle : voyez-vous ?

    Je ne vois pas. Avec ce roman, je suis devenue aveugle et angoissée.

    Ne le lisez pas. Vous allez vous y perdre. Pas dans la lecture, un bon lecteur en viendra aisément à bout, mais en vous-même. Toute l’obscurité que vous avez choisi d’ignorer, par facilité ou par conviction, se transformera en un long couloir dans lequel vous serez prisonnier. A jamais. Car il n’existe pas de plus grand et plus tortueux labyrinthe que celui de l’esprit humain.

  • #41 Brèves

    Dans les annexes de La Maison des Feuilles, on trouve des brèves qui semblent écrites par plusieurs personnes. Comme tant d’autres passages de ce roman tentaculaire et labyrinthique, je ne comprends ni le message ni l’objectif. Face à ces 1200 grammes de papier, je suis démunie comme jamais.

    Ne le lisez pas. Ce roman est un monstre qui vous dévorera… et vous ne saurez ni pourquoi ni comment, ni ce qu’est ce monstre ni même s’il vous dévore vraiment.

    Peut-être que finalement, tout ce merdier n’est que dans ma tête.

  • #40 Quand le livre entre dans le livre

    Là où j’en suis, et où le personnage de Johnny Errand a perdu pied avec la réalité, La Maison des Feuilles est un roman qui circule sur Internet. Je m’y attendais presque. A de nombreuses reprises, la réalité (physique où je me trouve), la réalité fictionnelle1 et l’imaginaire des personnages cohabitent, se croisent, se contredisent, se font écho ou se complètent.

    J’avais déjà lu des œuvres fantastiques (Shining m’a tenue éveillée jusqu’à 3 heures du matin, tellement j’avais la trouille). Le principe de base veut que le lecteur soit tenu dans le doute : le personnage est-il devenu fou ou est-il face à des forces qui n’existent pas dans sa réalité fictionnelle ? Mais dans La Maison des Feuilles, le doute est ailleurs. On sait que Johnny enchaîne des crises paranoïaques de plus en plus violentes.

    Ce que je n’arrive pas à saisir, pas pour le moment du moins, c’est si la thèse de Zampanò est aussi une invention de Johnny, si d’autres personnages sont aussi l’invention de Johnny (je doute de l’existence de Lude), et à quel degré il est (ou pas) schizophrène. Après tout, lorsqu’on sait qu’un personnage ment régulièrement, y compris au lecteur, peut-on réellement se fier à ce qu’il raconte, sous prétexte qu’il n’avoue pas l’avoir inventé ? Ce qui m’a fait douter, c’est le journal de Johnny. Ce ne sont sans doute que des détails, mais certains personnages réagissent bizarrement (plus bizarrement que si Johnny était seulement paranoïaque) et l’entrée du livre que je lis dans l’univers fictionnel.

    Je me pose beaucoup de questions mais j’ai peu de réponses, seulement une théorie que je n’envisage pas de dévoiler avant la fin — après tout, je n’ai toujours pas fini ce roman et elle peut parfaitement être contredite dans 3 pages, pour ce que j’en sais.

    1 C’est ainsi que je nomme le niveau de réalité présent dans les romans. Dans Harry Potter ou Perceval, les licornes sont réelles ; dans La Maison des Feuilles, l’escalier et le labyrinthe aussi. Est-ce moins réel parce que c’est issu de l’imagination de quelqu’un, alors que cette imagination a une réalité physiologique dans le cerveau ? La question demeure et, histoire de botter en touche, j’ai inventé le concept de réalité fictionnelle. D’autres que moi y avaient certainement pensé avant, mais je ne sais pas où chercher.

  • #39 Entrer dans la tête d’un paranoïaque

    Dans La Maison des Feuilles, il est difficile de déterminer quels sont les personnages les plus détestables. D’ailleurs, je ne suis pas sûre qu’un seul personnage soit sympathique. Il y en a pour tous les goûts, du petit con au franchement méchant, sans oublier le plus horrible-fascinant de tous : le paranoïaque.

    Au moment où on pense en avoir (enfin) fini avec la maison, le labyrinthe, l’obscurité et le froid, on entre dans la tête de Johnny Errand par le biais de son journal. Johnny qui sombre doucement mais sûrement dans la paranoïa… dans l’obscurité de sa propre psyché.

    Un mélange d’écœurement et de fascination… ne pas vouloir lire une page de plus, ne plus pouvoir arrêter… Il semble que moi aussi, j’aie été prise au piège dans la maison.

  • #38 La Maison des Feuilles

    Depuis presque un mois que je suis sur cette lecture invraisemblable et exceptionnelle, je suis convaincue que ce n’est pas pour tout le monde. Les bons lecteurs le savent : il y a différents niveaux de difficulté de lecture. Que ce soit le style, le sujet, la façon de raconter l’histoire, l’univers ou la philosophie cachée derrière, certains livres sont objectivement plus difficiles à lire que d’autres. Ceci indépendamment de la qualité.

    Comme jeune lectrice, je l’ai expérimenté : j’ai commencé avec la collection « Ma jolie bibliothèque » (ben à 6 ans, c’est dur), enchaîné avec la « Bibliothèque rose » (et lu tous les Club des cinq que j’ai pu trouver), poursuivi avec la « Bibliothèque verte » (à 8 ans, c’est dur aussi), continué avec les romans jeunesse (Gudule, si vous me lisez, sachez que vous avez bercé mon enfance) et suis rapidement passée aux rayons adulte. Dans le village de mon enfance, la bibliothèque était minuscule et je lisais beaucoup (merci papa).

    C’est comme ça qu’à 12 ans, j’ai commencé à lire un peu tout et n’importe quoi, piochant au hasard dans les étagères et me retrouvant aléatoirement avec un essai sur la colonialisation, un roman historique ou des romans d’amour. A 13 ans, j’ai encore ouvert mon champ de lecture et découvert dans la bibliothèque de mes grands-parents (merci à eux aussi) des classiques de la littérature française, tout en continuant à piocher indifféremment au rayon jeunesse, dans les essais, la littérature contemporaine, et lisant un peu de tout, juste pour voir.

    La Maison des Feuilles est un roman qui, de mon point de vue, se lit presque tout seul. Certains jours, je suis perdue dans les notes de bas de page, ou dans la mise en page si particulière, mais globalement, je le trouve moins pénible que ce que je redoutais. Pourtant, je sais que d’autres auraient plus de mal. La majorité des gens que je connais, en fait, s’y casseraient les dents. Même en allant dans mon cercle le plus large de connaissances, je ne connais probablement que trois ou quatre personnes qui seraient en mesure de le lire sans le refermer avant la page 15.

    Mais si vous dépassez tout ça, vous comprendrez pourquoi c’est un chef d’oeuvre. Pour moi, c’est un roman du niveau des Misérables de Victor Hugo ou de Harry Potter (en ne comptant que les 7 tomes) de J. K. Rowling, le genre de roman que je n’aurais aucun mal à citer si on me demande quels sont mes 5 romans préférés.

    Et je dis ça alors que je ne l’ai même pas fini.

  • #37 Le monde hostile du dehors

    Ca fait longtemps que j’ai été diagnostiquée agoraphobe. L’agoraphobie est un drôle de truc. Ca va, ça vient, comme de l’urticaire. Je ne le vois pas venir, et un jour, au moment de partir, je regarde fixement ma porte et je me dis « j’peux pas ». Là, je sais. Là, je sais que c’est reparti pour un tour, pour quelques jours ou semaines à souffrir. Parce que l’agoraphobie fait souffrir.

    Je n’ai pas vraiment le choix : si je veux une vie, je dois sortir. Une vie, un travail, voir des amis, faire mes courses… et tout est une source de souffrance.

    Et puis, je suis tellement mieux chez moi, au calme, tranquille avec le chat sur les genoux ou qui pionce paisiblement à côté de moi. Est-ce que ce sera aussi calme dehors ? Certainement pas. Dehors, il peut se passer n’importe quoi. Dehors, j’ai peur. Dehors, j’ai envie de vomir, j’ai du mal à respirer, j’ai les mains qui tremblent, j’ai des vertiges.

    Oui, je sais, je n’ai pas vraiment le choix : si je veux une vie, je dois sortir. Il n’empêche, ça fait mal.

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